mardi 1 septembre 2026

Jusqu'à quand on continuera à appeler normalité ce qui est tout simplement une injustice ?

 

Comment on peut demander à quelqu’un de réagir, d’être fort, de persévérer, quand la vie lui présente la note dès qu’il ouvre les yeux : maladies qui ne sont pas soignables, désoccupation qui vide la table, familles pauvres qui ne sachent pas comment ils arriveront à la fin de la semaine, des enfants qui grandissent avec l’odeur de l’eau salle et le bruit des promesses jamais attendues ?

 



Paolo Cugini

 

Traduction de Daria Cantoni


La souffrance mentale ne se soigne pas dans un égout

Comment on fait à vaincre la souffrance mentale quand on est obligés de vivre dans un monde qui produit de la douleur chaque jour, obstinément, méthodiquement, presque avec cruenté ? Comment on peut demander à quelqu’un de réagir, d’être fort, de persévérer, quand la vie lui présente la note dès qu’il ouvre les yeux : maladies qui ne sont pas soignables, désoccupation qui vide la table, familles pauvres qui ne sachent pas comment ils arriveront à la fin de la semaine, des enfants qui grandissent avec l’odeur de l’eau salle et le bruit des promesses jamais attendues ?

Et après, il y a l’absurdité la plus féroce : vivre dans de conditions hygiéniques indignes, habiter des maisons qui bordent des canaux d’égout, respirer chaque jour de l’air qui semble vouloir te souvenir que toi, pour le monde, tu es moins que les autres. Ce n’est pas juste de la pauvreté. C'est une humiliation organisée. C'est l’abandon transformée en paysage. C'est une violence lente, quotidienne, qui ne fait pas des bruits dans les palais du pouvoir, mais elle creuse à l’intérieur des gens, consume leur espoir, dévore leur motivation, étende le désir d’avoir un futur.

C'est ça que je me demande chaque fois que je visite les familles du quartier de la Compensa de Manaus. Je marche dans les roues, je travers ses passages étroits, j’observe des baraques accrochées à un équilibre précaire, et je sens la douleur des gens avant même que quelqu’un puisse parler. Je le vois dans les regards fatigués, dans la façon dont les gens marchent, dans les souris faibles qui semblent demander pardon d’exister, et qui, au même temps, refusent d’abandonner. Il y a une tristesse qui vient de l’intérieur, mais il y a aussi une grande dignité qui aucune égout, aucun abandon, aucune différence arrive à effacer.

Et c’est ici que la rage née. Parce que on ne peut pas parler de santé mentale comme s’il s’agissait juste d’une affaire privée, comme s’il suffisait de respirer

profondément, prendre une décision positive, chercher à l’intérieur de soi une force magique. La souffrance mentale, dans certains contextes, ne nait pas dans le silence de la conscience : elle nait du manque d’infrastructures, des maisons humides, du travail qui manque, elle nait dans la peur de tomber malade, dans la honte imposée à ceux qui n'ont rien à part leurs propre résistance. Elle nait quand une mère doit choisir si acheter les médicaments ou la nourriture. Elle nait quand un père revient à la maison sans salaire et il doit inventer une sérénité qu’il ne possède pas. Elle nait quand les enfants apprennent trop tôt que la vie des derniers a moins de valeur.



Et pourtant, dans ce même contexte, les cerfs-volants s’envolent. Les enfants courent, rient, inventent des ciels colorés au-dessus des roues blessées. Pendant le week-end, les bars se remplissent, les télévisions restent allumées sur le match de foot, les bières apparaissent sur les tables et la viande grésille sur les braises. Au premier regard cela pourrait sembler être une contradiction, presque une manière d’effacer la douleur. Mais ce n’est pas le cas. C'est une façon de rester vivantes. C'est une forme de résistance populaire. C'est la preuve que la vie, même quand elle vient écrasée, cherche une fissure pour respirer.

Mais nous n’acceptons pas le chantage : nous ne transformons pas la capacité de résister en une excuse pour ne changer rien. Le fait que les gens de la Compensa sachent sourire n’autorise personne à ignorer sa souffrance. Le fait que les enfants jouent ne rend pas la boue moins révoltante. Le fait qu'une famille allume les braises le dimanche n’efface pas l’injustice d’une maison construite à côté d’un égout à ciel ouvert. La résilience ne peut pas devenir l’alibi des gouvernements, des institutions, des personnes plus aisés, des individus qui regardent de loin et après qui disent : au fond, ils s’en sortent. Non, ils ne s’en sortent pas. Ils résistent. Et c’est différent.

Alors la question n’est pas seulement comment une personne puisse rester motivée dans ces conditions. La vraie question, celle qui devrait nous bruler dedans, c’est comme une société entière puisse tolérer que quelqu’un soit obligé de vivre ainsi. Comment on peut parler de progrès, développement, tourisme, économie, religion, famille, future, alors que des quartiers entiers sont laisses à l’abandon ? Comment on peut demander santé mentale à ceux qui n’ont pas santé environnementale, sécurité de logement, travail, services publics, de l’eau propre, dignité ?

Le quartier Compensa de Manaus est un monde de contrastes, oui : douleur et fête, égout et cerfs-volants, tristesse et braises, fatigue et désir. Mais ces contrastes ne

doivent pas seulement nous émouvoir : ils doivent nous mettre en colère. Parce que derrière chaque léger sourire il y a souvent une bataille invisible. Derrière chaque maison sur le canal il y a une responsabilité publique. Derrière chaque regard éteint se cache la question que plus personne ne devrait éviter : jusqu’à quand nous continuerons à appeler normalité ce qui est tout simplement une injustice ?

Jusqu'à quand on continuera à appeler normalité ce qui est tout simplement une injustice ?

  Comment on peut demander à quelqu’un de réagir, d’être fort, de persévérer, quand la vie lui présente la note dès qu’il ouvre les yeux : m...