mercredi 16 septembre 2026

L'icône et l'invisible : éduquer le regard au-delà des apparences

 

 

 

 

Paolo Cugini

 

La distinction entre idole et icône ne se limite pas à deux types d'images, ni ne se réduit à une différence entre un objet faux et un objet authentique. Plus profondément, elle décrit deux manières opposées de percevoir et d'appréhender la réalité. L'idole correspond à un regard qui s'arrête : il trouve devant lui une forme capable de le satisfaire et l'adopte comme l'accomplissement de son désir de connaître. L'icône, en revanche, ne permet pas à la vision de se cantonner au visible. Elle fait du visible un seuil et invite le regard à transcender sa propre prétention à la possession.

C’est pourquoi l’icône n’est pas simplement une image plus riche ou plus évocatrice. Sa singularité réside dans la modification de la position du spectateur. Devant l’idole, le sujet a tendance à se sentir maître de sa vision ; devant l’icône, au contraire, il découvre qu’on s’adresse à lui. Il n’est plus seulement celui qui voit, mais celui qui est touché par une profusion de sens. L’icône inaugure ainsi une relation où voir devient écouter, s’ouvrir et se transformer.

Une idole naît lorsque le regard confond ce qu'il voit avec la totalité de ce qui est. Elle offre une présence immédiate, claire et apparemment autosuffisante : le regard s'y reconnaît, y trouve confirmation et cesse de chercher. En ce sens, une idole n'est pas définie principalement par la matière dont elle est faite, mais par la fonction qu'elle assume. Même une idée, une image de réussite, une représentation du pouvoir, voire une conception religieuse, peuvent devenir idolâtres lorsqu'elles prétendent épuiser le mystère qu'elles évoquent.

L’idole restitue ainsi au regard la mesure de ses désirs. Elle montre ce que le sujet est déjà disposé à voir et, précisément pour cette raison, le rassure. Elle ne crée pas de distance, mais l’efface ; elle ne pose pas de question, mais offre une réponse définitive. Sa force réside dans la saturation : tout semble présent, accessible, définissable. Pourtant, au moment même où elle promet une présence totale, l’idole appauvrit la réalité, car elle la réduit à la capacité humaine de la représenter et de la contrôler. Ce risque est particulièrement présent dans la culture contemporaine, dominée par la prolifération des images. L’abondance du visible n’équivaut pas nécessairement à une plus grande profondeur de vision. Au contraire, la succession rapide de figures, d’écrans et de messages peut engendrer une accoutumance : nous voyons beaucoup, mais contemplons peu. Lorsque tout doit paraître immédiatement compréhensible et consommable, le visible perd sa profondeur et devient superficiel.

L'icône interrompt cette dynamique car elle ne se réduit pas à un objet disponible. Certes, elle possède une forme visible : couleurs, lignes, matière et composition. Cependant, sa signification ne se limite pas à ces éléments. La forme ne captive pas le regard, mais le dirige vers ce qui échappe à toute forme. Le visible devient alors un seuil : non pas une barrière qui dissimule, mais un passage qui se manifeste sans épuiser.

 

Affirmer que l'icône n'est pas le fruit d'une vision, mais qu'elle la provoque, c'est reconnaître qu'elle ne se contente pas de reproduire ce que le regard possède déjà. L'icône instaure une nouvelle façon de voir. Elle déstabilise les habitudes perceptives, libère l'observateur de la passivité et le conduit vers une profondeur insaisissable. La vision devient un voyage : elle requiert du temps, du silence et une ouverture à la surprise. Dans cette expérience, la distance n'est pas un défaut à éliminer. Elle préserve l'altérité de ce qui se manifeste. L'icône est proche car elle s'offre aux sens, mais demeure distante car ce à quoi elle renvoie ne peut être possédé. Cette tension même empêche le regard de transformer la réalité en objet. L'icône se laisse voir, mais ne se laisse pas dominer. La transformation la plus radicale qu'elle introduit consiste en l'inversion du sens du regard. Habituellement, voir signifie se tourner vers un objet, l'analyser et le classer selon ses propres catégories. Devant l'icône, cependant, le sujet perçoit que la vision ne procède pas seule. Ce qui apparaît semble l'interpeller, le mettre à nu et exiger une réponse. Le regard n'est plus une force unilatérale, mais le lieu d'une relation.

Être regardé ne signifie pas attribuer comme par magie une conscience à l'image. Il s'agit plutôt de reconnaître que la réalité peut dépasser nos intentions et nous interpeller. L'icône soustrait le sujet à une centralité absolue : elle lui rappelle qu'il n'est pas la mesure ultime de ce qu'il perçoit. Son action est donc également essentielle. Elle dévoile l'illusion d'un savoir neutre et démontre que toute vision authentique implique une responsabilité. Ceux qui acceptent cette expérience en ressortent transformés. Le regard s'éduque à ne pas consommer ce qu'il voit, à ne pas réduire l'autre à une image préexistante, et à tolérer l'ambiguïté et l'attente. La transformation concerne ainsi non seulement notre manière d'observer une œuvre, mais aussi notre manière d'habiter le monde. Apprendre à voir de façon iconique, c'est permettre aux choses, aux visages et aux événements de conserver une profondeur qui ne dépend pas de nous.

L'invisible auquel l'icône renvoie n'est pas simplement ce qui, par hasard, n'a pas encore été vu. Ce n'est pas un objet caché qui pourrait un jour se révéler pleinement. C'est plutôt ce qui, par sa nature même, dépasse toute tentative de représentation complète. L'invisible n'annule pas le visible, mais le traverse et lui confère de la profondeur. Dans l'icône, la matière n'est pas niée : elle devient le lieu où une présence s'annonce sans se laisser circonscrire. Ce rapport évite deux extrêmes. D'une part, il empêche l'absolutisation de l'image, comme si elle contenait ce qu'elle représente ; d'autre part, il empêche la dévalorisation de la réalité sensible, comme si le visible n'était qu'un simple obstacle. L'icône témoigne au contraire que le sensible peut être transparent à une signification plus profonde. Sa vérité ne réside pas dans la ressemblance photographique, mais dans sa capacité à rendre perceptible une transcendance qui demeure irréductible. Le paradoxe de l'icône réside précisément en cela : elle montre ce qui ne peut être pleinement montré. Elle ne résout pas le mystère, mais lui offre un refuge. Sa présence visible ne remplace pas l'invisible ; Elle maintient ses distances. Par conséquent, l'icône ne satisfait pas définitivement le désir du regard, mais le purifie, le libérant de la prétention de posséder ce qu'il recherche.

La dynamique de l'icône acquiert une dimension éthique lorsqu'elle s'applique à la rencontre avec autrui. Une personne peut elle-même être perçue de manière idolâtre, réduite à son apparence, à sa fonction ou à l'image que nous nous en sommes faite. Dans ce cas, le regard ne fait que confirmer nos propres schémas. Un regard iconique, en revanche, reconnaît que le visage de l'autre manifeste une profondeur indicible. Accueillir l'invisible, c'est donc respecter ce qui demeure inaccessible chez l'autre : son intériorité, sa liberté, son histoire et son potentiel de changement. Il ne s'agit pas de renoncer à la compréhension, mais de la soustraire à la logique de domination. La connaissance authentique ne dissipe pas le mystère de la personne ; elle le protège. Ainsi, l'ouverture engendrée par l'icône se traduit par l'écoute, l'attention et la responsabilité. À une époque où les individus et les événements sont souvent transformés en profils, en données ou en images à consommer rapidement, l'icône propose une discipline du regard. Elle nous invite à ralentir, à suspendre notre jugement et à faire place à ce qui ne correspond pas à nos attentes. Cette disposition n'est pas de la passivité : c'est une forme exigeante de vigilance, car elle nous oblige à abandonner la sécurité des représentations immédiates pour entrer dans une relation plus authentique.

 

La différence entre idole et icône révèle ainsi deux possibilités fondamentales du regard. L'idole fige la vision et la ramène à la mesure du sujet ; l'icône l'ouvre à une abondance insaisissable. La première offre une présence close et rassurante, la seconde fait de toute présence un seuil. C'est pourquoi l'icône n'ajoute pas simplement du contenu à notre vision : elle en transforme la structure. Devant l'icône, voir ne signifie pas dominer, mais recevoir ; ce n'est pas épuiser, mais reconnaître ; ce n'est pas s'approprier, mais se laisser interroger. L'invisible ne s'oppose pas au visible : il s'annonce comme ce qui le rend inépuisable. Éduqué par cette expérience, le regard devient capable de contempler sans retenue et de rencontrer sans réduire. L'icône indique ainsi une forme de connaissance ancrée dans l'humilité. Elle nous rappelle que la réalité la plus authentique ne coïncide pas toujours avec ce qui frappe immédiatement nos yeux, et que, parfois, nous ne voyons véritablement que lorsque nous acceptons de ne pas posséder pleinement ce que nous regardons.

 

 

mardi 1 septembre 2026

Jusqu'à quand on continuera à appeler normalité ce qui est tout simplement une injustice ?

 

Comment on peut demander à quelqu’un de réagir, d’être fort, de persévérer, quand la vie lui présente la note dès qu’il ouvre les yeux : maladies qui ne sont pas soignables, désoccupation qui vide la table, familles pauvres qui ne sachent pas comment ils arriveront à la fin de la semaine, des enfants qui grandissent avec l’odeur de l’eau salle et le bruit des promesses jamais attendues ?

 



Paolo Cugini

 

Traduction de Daria Cantoni


La souffrance mentale ne se soigne pas dans un égout

Comment on fait à vaincre la souffrance mentale quand on est obligés de vivre dans un monde qui produit de la douleur chaque jour, obstinément, méthodiquement, presque avec cruenté ? Comment on peut demander à quelqu’un de réagir, d’être fort, de persévérer, quand la vie lui présente la note dès qu’il ouvre les yeux : maladies qui ne sont pas soignables, désoccupation qui vide la table, familles pauvres qui ne sachent pas comment ils arriveront à la fin de la semaine, des enfants qui grandissent avec l’odeur de l’eau salle et le bruit des promesses jamais attendues ?

Et après, il y a l’absurdité la plus féroce : vivre dans de conditions hygiéniques indignes, habiter des maisons qui bordent des canaux d’égout, respirer chaque jour de l’air qui semble vouloir te souvenir que toi, pour le monde, tu es moins que les autres. Ce n’est pas juste de la pauvreté. C'est une humiliation organisée. C'est l’abandon transformée en paysage. C'est une violence lente, quotidienne, qui ne fait pas des bruits dans les palais du pouvoir, mais elle creuse à l’intérieur des gens, consume leur espoir, dévore leur motivation, étende le désir d’avoir un futur.

C'est ça que je me demande chaque fois que je visite les familles du quartier de la Compensa de Manaus. Je marche dans les roues, je travers ses passages étroits, j’observe des baraques accrochées à un équilibre précaire, et je sens la douleur des gens avant même que quelqu’un puisse parler. Je le vois dans les regards fatigués, dans la façon dont les gens marchent, dans les souris faibles qui semblent demander pardon d’exister, et qui, au même temps, refusent d’abandonner. Il y a une tristesse qui vient de l’intérieur, mais il y a aussi une grande dignité qui aucune égout, aucun abandon, aucune différence arrive à effacer.

Et c’est ici que la rage née. Parce que on ne peut pas parler de santé mentale comme s’il s’agissait juste d’une affaire privée, comme s’il suffisait de respirer

profondément, prendre une décision positive, chercher à l’intérieur de soi une force magique. La souffrance mentale, dans certains contextes, ne nait pas dans le silence de la conscience : elle nait du manque d’infrastructures, des maisons humides, du travail qui manque, elle nait dans la peur de tomber malade, dans la honte imposée à ceux qui n'ont rien à part leurs propre résistance. Elle nait quand une mère doit choisir si acheter les médicaments ou la nourriture. Elle nait quand un père revient à la maison sans salaire et il doit inventer une sérénité qu’il ne possède pas. Elle nait quand les enfants apprennent trop tôt que la vie des derniers a moins de valeur.



Et pourtant, dans ce même contexte, les cerfs-volants s’envolent. Les enfants courent, rient, inventent des ciels colorés au-dessus des roues blessées. Pendant le week-end, les bars se remplissent, les télévisions restent allumées sur le match de foot, les bières apparaissent sur les tables et la viande grésille sur les braises. Au premier regard cela pourrait sembler être une contradiction, presque une manière d’effacer la douleur. Mais ce n’est pas le cas. C'est une façon de rester vivantes. C'est une forme de résistance populaire. C'est la preuve que la vie, même quand elle vient écrasée, cherche une fissure pour respirer.

Mais nous n’acceptons pas le chantage : nous ne transformons pas la capacité de résister en une excuse pour ne changer rien. Le fait que les gens de la Compensa sachent sourire n’autorise personne à ignorer sa souffrance. Le fait que les enfants jouent ne rend pas la boue moins révoltante. Le fait qu'une famille allume les braises le dimanche n’efface pas l’injustice d’une maison construite à côté d’un égout à ciel ouvert. La résilience ne peut pas devenir l’alibi des gouvernements, des institutions, des personnes plus aisés, des individus qui regardent de loin et après qui disent : au fond, ils s’en sortent. Non, ils ne s’en sortent pas. Ils résistent. Et c’est différent.

Alors la question n’est pas seulement comment une personne puisse rester motivée dans ces conditions. La vraie question, celle qui devrait nous bruler dedans, c’est comme une société entière puisse tolérer que quelqu’un soit obligé de vivre ainsi. Comment on peut parler de progrès, développement, tourisme, économie, religion, famille, future, alors que des quartiers entiers sont laisses à l’abandon ? Comment on peut demander santé mentale à ceux qui n’ont pas santé environnementale, sécurité de logement, travail, services publics, de l’eau propre, dignité ?

Le quartier Compensa de Manaus est un monde de contrastes, oui : douleur et fête, égout et cerfs-volants, tristesse et braises, fatigue et désir. Mais ces contrastes ne

doivent pas seulement nous émouvoir : ils doivent nous mettre en colère. Parce que derrière chaque léger sourire il y a souvent une bataille invisible. Derrière chaque maison sur le canal il y a une responsabilité publique. Derrière chaque regard éteint se cache la question que plus personne ne devrait éviter : jusqu’à quand nous continuerons à appeler normalité ce qui est tout simplement une injustice ?

La pertinence d'un mythe : pourquoi nous devrions nous souvenir de Che Guevara près de soixante ans après sa mort

    Paolo Cugini   Le 9 octobre marque l'anniversaire de la mort d'Ernesto « Che » Guevara, une figure qui, des décennies après son ...