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lundi 3 mars 2025

LE NOM DE DIEU

 



Paolo Cugini Le nom de Dieu n'est plus Dieu. Raconter le mystère dans un monde post-moderne. Turin : Effatà, 2025. 240 p.


Introduction

Il y a des chemins existentiels qui surgissent ainsi, par hasard, sans le vouloir. Dans ces cas, des situations surgissent qui nous trouvent démunis, sans préparation et nous pouvons courir le risque de nous enfermer, comme une forme de défense, ou, de profiter de la nouveauté pour entrer, nous laisser guider par les événements et, ainsi, découvrir de nouveaux mondes. Les pages de ce livre rassemblent des années de réflexions sur ces thèmes assimilés dans l'enfance d'une certaine manière, et vécus d'une manière complètement différente dans les situations que la vie m'a présentées. Comme le disait Aristote, nous ne naissons pas courageux, nous le devenons. Nous sommes le fruit des choix que nous avons faits, des chemins que nous avons parcourus, pour le meilleur et pour le pire. Il y a ceux qui passent leur vie fidèles aux contenus reçus dans l'enfance et ceux qui saisissent la première occasion pour tout jeter en l'air et partir seuls. Ce n’est pas un manque de respect, mais un désir de liberté, de vivre la vie au maximum et, surtout, c’est une façon d’interpréter la vie comme un voyage pour découvrir de nouvelles possibilités, dans la profonde perception que tout n’est pas déjà donné et que tout n’est pas comme on nous l’a appris. C’est en abandonnant les certitudes culturelles et spirituelles de nos origines que nous apprenons à affronter sans peur des récits différents du nôtre, sans nous défendre, sans activer ces mécanismes de défense qui nous conduisent à énoncer des arguments jamais vécus et seulement répétés par cœur. Les relations éducatives sont saines lorsqu’elles aident l’individu à être lui-même et non à reproduire les désirs des autres. Pour plaire aux adultes, les enfants font tout ce qu'ils leur demandent, aussi parce qu'ils savent que c'est la seule façon d'obtenir quelque chose. Les adultes insatisfaits de la vie s’en prennent souvent à leurs enfants en reproduisant des automates qui obéissent à leurs ordres. 

Rompre le cordon ombilical des institutions qui ont contribué à façonner sa conscience durant son enfance est le chemin nécessaire vers une vie d’adulte libre. Prendre sa vie en main : c'est le chemin existentiel, douloureux mais nécessaire, pour devenir soi-même. Sur ce chemin de libération, l’un des environnements les plus importants desquels il faut se distancer ou, du moins, retravailler de manière critique son appartenance est le monde, l’environnement religieux. Jusqu’à il y a quelques décennies, l’institution religieuse, qui en Occident s’identifie à la paroisse, était considérée comme un lieu sain, où l’on apprenait les valeurs positives nécessaires à une vie saine. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Les processus de déconstruction culturelle produits par la culture post-moderne mettent en évidence une série de facteurs négatifs dans le monde religieux sur lesquels il vaut la peine de s’attarder. Au fil des années, je me rends compte de plus en plus qu’un des problèmes les plus profonds du monde religieux est l’interprétation des mots. Le christianisme a véhiculé un contenu homophobe, sexiste et misogyne en raison d’une manière d’interpréter les textes sacrés. Aujourd’hui encore, les relations au sein des communautés chrétiennes sont empoisonnées par des modalités relationnelles misogynes et homophobes, dues à une interprétation fondamentaliste des textes sacrés. Il existe tout un monde religieux qui attise les flammes du fondamentalisme, tout en jouant le sale jeu des mouvements politiques qui se nourrissent du monde fondamentaliste. En lisant et en méditant l’Évangile, on se rend compte que la réalité religieuse n’a pas beaucoup changé. Dans cette perspective, nous comprenons que la mission de Jésus était de libérer les hommes et les femmes du poison mortel de la religion ou, mieux, de cette religion inventée par les hommes. Jésus a proposé quelques clés pour interpréter les paroles du texte sacré, afin de ne pas rester esclaves de ces préceptes et de ces soi-disant pratiques religieuses inventées par les hommes du temple pour subjuguer les gens et, ainsi, les exploiter. « Vous avez entendu qu’il a été dit aux anciens… Mais moi, je vous dis » (Mt 5, 21s). 

Les paroisses doivent être des lieux où les personnes se libèrent de la religion et s'introduisent dans le chemin de l'Évangile tracé par Jésus. Pas chez nous, comme nous le rappelle le livre des Actes des Apôtres, les premières communautés s'appelaient ainsi : le chemin. Je suis toujours fasciné par les prophètes bibliques, non seulement pour leur courage à affronter les puissants de l’époque, avec des déclarations dures et radicales, mais surtout pour leur capacité à ouvrir de nouveaux horizons, en injectant de l’espoir dans les gens. En fait, il ne suffit pas de critiquer une situation, d’analyser un échec, il faut prévoir des voies de sortie, des solutions, pour permettre aux gens de repartir sur de nouveaux chemins. Le risque, en effet, dans l’analyse critique, est de rester fasciné par les belles paroles, les critiques profondes, mais d’oublier que les mots seuls peuvent blesser et créer de la négativité. Et qu’en est-il de Jérémie, par exemple ? Dans les premiers chapitres, il s'en prend aux chefs religieux avec une série d'oracles très durs, qui ne laissent aucune place à l'imagination, en raison de la force polémique qui les anime. Mais ensuite, au moment le plus tragique de l'histoire d'Israël, c'est-à-dire lors de la destruction de la ville et du temple de Jérusalem et de l'exil d'une bonne partie de la population à Babylone, Jérémie prononce l'une des plus belles prophéties de toute la littérature prophétique, prévoyant pour le peuple une Nouvelle Alliance dans laquelle Dieu écrirait sa loi d'amour non pas sur la pierre, comme la loi mosaïque, mais dans leur cœur (cf. Jr 32, 31-34). Le livre que vous avez entre les mains est divisé en trois parties et propose un chemin à la fois spirituel, religieux et culturel. Dans la première partie, je partage quelques contenus de vie spirituelle qui ont mûri dans certains moments critiques de ma vie. J'ai toujours regardé positivement les passages dits sombres de la vie, ceux dans lesquels on entre par hasard et dont on ne sait pas comment ils vont se terminer. 

J'aime chérir ces moments, en collectant toutes les bonnes et nouvelles choses qu'ils apportent avec eux. Dans cette première partie, il y a donc aussi des indices biographiques et c'est une manière de rendre un écrit plus engageant, capable d'interagir avec le lecteur. La deuxième partie pourrait être définie comme destruens, dans le sens où je propose des réflexions critiques sur le christianisme, sur certaines idées produites par la vie religieuse qui influencent encore négativement la vie des fidèles. Ce sont donc des pages dans lesquelles je n’épargne pas les tons durs, non seulement polémiques, mais aussi critiques envers une institution dont je fais partie. Le désir est toujours d'apporter un éclairage pour vivre mieux et plus sereinement sa relation avec le Mystère et avec les personnes que nous rencontrons sur notre chemin. Les premiers chapitres de cette deuxième partie sont consacrés à un dialogue culturel avec ce courant de pensée théologique qui porte le nom de post-théisme, que je considère comme fascinant et plein de stimuli culturels. Il est important de questionner le contenu du nom de Dieu et de comprendre sa signification historique, en particulier pour essayer de comprendre comment exprimer le Mystère dans le langage d'aujourd'hui. Dans la troisième et dernière partie, je partage une proposition. Comme je l’ai écrit plus haut : il ne suffit pas de critiquer, il faut aussi avoir le courage de faire des propositions positives, de présenter de nouvelles voies possibles. Ces dernières années, j’ai essayé de comprendre la possibilité de vivre l’Évangile comme une proposition que Jésus a faite pour tous, un espace, donc inclusif. 

Se libérer de la religion des hommes a pour premier résultat de comprendre l’Évangile d’une manière nouvelle, comme un chemin dans lequel, au centre, il n’y a pas de préceptes à obéir, mais le souci de la qualité de nos relations humaines. Dans cette perspective, je perçois la grande vocation de la communauté chrétienne dans le monde d’aujourd’hui : être un espace ouvert à tous, en particulier aux minorités maltraitées par le système méritocratique et patriarcal. C’est exactement ainsi que Jésus s’exprime dans l’un des versets les plus profonds de tout l’Évangile : « Venez à moi, vous tous qui peinez et ployez sous le fardeau, et je vous donnerai du repos » (Mt 11, 25). Bonne lecture et bon voyage.


INDICE


INTRODUCTION

PREMIÈRE PARTIE : INDICATIONS POUR UN CHEMIN SPIRITUEL POST-RELIGIEUX


CHAPITRE UN : PLANIFIER LE CHEMIN

1. Vue de l'extérieur. 2. Restez immobile. 3. Au bord de la rivière. 4. Je t'attends en silence.  


CHAPITRE DEUX : APPROFONDIR LE DISCOURS

1. L'intuition. 2. Le regard. 3. Perspective. 4. Polyèdre. 5. La tension polaire. 


CHAPITRE TROIS : APPRENDRE DE LA VIE

1. La blessure n’est pas tout. 2. N'abusez pas des limites. 3. Survivre à des blessures mettant sa vie en danger. 4. Tout dans le fragment. 5. Écouter les sentiments. 6. L'obstacle. 7. Réalité et idée. 8. Pieds nus sur le sol nu. 9. La solitude de la liberté.


CHAPITRE QUATRE : UNE OEUVRE CULTURELLE NÉCESSAIRE

1. Déconstruire. 2. Décentraliser. 3. Dépotentialiser.


CHAPITRE CINQ : DÉROCHER LE REGARD

1. Marcher sur le fil. 2. Suite aux frissons. 


DEUXIÈME PARTIE : RACONTER LA FIN

CHAPITRE UN : LE MYSTÈRE DE DIEU

1. Le nom du Mystère. 2. Entre monothéisme et monolâtrie. 3. Contaminations religieuses. 4. Un nouveau paradigme interprétatif. 5. Dire Dieu d’une manière non religieuse ? 6. Le Mystère dans la prison de l'être. 7. La multiplicité des manifestations du Mystère. 


CHAPITRE DEUX : LA CRISE DE LA RELIGION

1.Le retour de la religion ? 2. La religion et le mal. 3. La religion comme tentation. 4. Déconstruire la structure religieuse. 5. Le christianisme : une religion ?


CHAPITRE TROIS : LA FIN D’UNE ÈRE ?

1. Un monde chrétien qui craque. 2. Un système qui s’effondre. 3. Comme un sentiment. 4. La grosse erreur. 5. Le temps de la fin. 6. Le vide des églises et notre aveuglement. 7. Idées d’analyse. 


CHAPITRE QUATRE : LA CRISE INARRÊTABLE DU CLERGÉ

1. L'appel. 2. L’essence de la foi. 3. Divertir pour retenir. 4. Des leaders communautaires capables d’accompagner : le problème de la confession. 5. Les presbytres comme leaders communautaires : quelques propositions.  


PARTIE TROIS : POUR UN NOUVEAU CHEMIN


CHAPITRE UN : UN MONDE INTERCONNECTÉ

1. Du chaos au cosmos. 2. Extension. 3. Tout est interconnecté. 4. Vers le holisme quantique. 


CHAPITRE DEUX : L'UNIVERS INTERCONNECTÉ DANS UN MONDE CONTAMINÉ

1. Principes épistémologiques du processus de contamination. 2. Artistes de la contamination. 3. Une Église contaminée ? 4. L’Évangile : l’amour qui nous contamine. 5. Contamination et inculturation. 6. La Bible contaminée. 


CHAPITRE TROIS

1. L'Église, peuple de Dieu, espace ouvert à tous. 2. Une communauté synodale. 3. Une liturgie qui célèbre la miséricorde. 4. Le pape François et l’Église de la miséricorde. 

CONCLUSION

BIBLIOGRAPHIE


samedi 19 octobre 2024

CE N'EST PAS COMME CELA PARMI VOUS

 




DIMANCHE XXIX/B

(Mc 10,35-45)

Paolo Cugini

 

La beauté de l’Évangile réside dans la proposition d’une vie différente de celles que nous rencontrons au quotidien. Une proposition d'une simplicité choquante, qui nous ramène de manière immédiate et disruptive à l'essence de la vie, à ce qui vaut vraiment et sur lequel fonder nos choix. L'Évangile nous oblige à réfléchir, à entrer en nous-mêmes, à faire le point sur la situation et, par conséquent, à faire les choix nécessaires qui nous permettent de savourer le sens authentique de la vie. Jésus, après tout, est venu nous montrer le chemin de cette vie rêvée par Dieu lorsqu’il nous a créés à son image et à sa ressemblance. Retrouver le chemin : tel est le sens de la proposition chrétienne, qui a la lampe, le point de référence, dans l'Évangile. Tout cela est clairement visible dans l'Évangile d'aujourd'hui, que nous allons maintenant essayer d'approfondir.

« Ils se sont approchés… Il les a appelés à lui ».

Ce sont des expressions que l'on retrouve dans l'Évangile d'aujourd'hui et qui révèlent la condition existentielle des disciples. Même s'ils ont écouté et vu le Maître à l'œuvre, même s'ils vivent avec Lui, ils sont éloignés, pas tant physiquement, mais en termes de pensée, comme de style de vie. Il ne suffit pas de lire les paroles de Jésus, il faut les méditer, les assimiler, les traduire en choix concrets, pour que l'Évangile change notre mentalité, notre façon de penser. Le disciple n'est pas celui qui habite physiquement un espace, fréquente une paroisse, une communauté, mais est celui qui pense et vit d'une manière nouvelle par rapport au contexte dans lequel il se trouve. De quelle diversité s’agit-il ?

« Accorde-nous de nous asseoir, dans ta gloire, l'un à ta droite et l'autre à ta gauche ».
La demande de Jacques et Jean est la manifestation de ce qui a été dit ci-dessus. En fait, ils suivent le Seigneur, mais ils pensent avec la même mentalité qu’avant de suivre le Maître. De quelle mentalité s'agit-il ? C’est celui façonné par l’instinct de survie, qui provoque des choix d’auto-préservation, des choix égoïstes, qui ne tiennent pas compte des besoins des autres. Ce sont des choix qui provoquent une logique d’oppression, de domination sur les autres, générant une société de personnes inégales, dans laquelle prédominent les violents, ceux qui agissent avec ruse et tromperie. C'est le mode de vie de base, qu'ils assimilent de la culture dans laquelle nous vivons. La proposition de Jésus se situe à un autre niveau.

Vous savez que ceux qui sont considérés comme les dirigeants des nations les gouvernent et que leurs dirigeants les oppriment. Cependant, ce n’est pas le cas parmi vous.

Les disciples du Seigneur sont ceux qui apprennent un nouveau style, déterminé non plus par l'instinct de survie, par le repli égoïste sur soi-même, mais par le regard constant vers les autres. « Ce n'est pas comme ça parmi vous » : ce rappel est fondamental, car il parle d'une différence qui doit être visible, cette différence qui naît de l'écoute attentive et intériorisée de la Parole, qui produit un nouveau style, car elle transforme la dynamique instinctive d'agression et d'oppression, dans des relations basées sur la recherche du bien d'autrui, sur le désir que chacun se sente bien, accueilli et aimé. L'oppression et la violence ne peuvent pas être présentes dans la communauté des frères et sœurs qui ont répondu à l'appel du Seigneur à le suivre : ce serait une contradiction.

mais celui qui veut devenir grand parmi vous sera votre serviteur, et celui qui veut être le premier parmi vous sera l'esclave de tous.

Celui qui est rempli de l’amour de Dieu n’a pas besoin de se faire grand devant qui que ce soit. Ceux qui ont perçu que le plus grand don de la vie est d’être aimés par le Père comme fils et filles, n’entrent pas dans une logique qui puisse blesser les autres. L'arrogance, la violence sont les symptômes d'un malaise intérieur, d'une insatisfaction, d'une vie dans laquelle il manque quelque chose de profond, une direction. Grands dans la communauté de Jésus sont ceux qui se mettent au service des autres, ceux qui travaillent pour que la paix règne dans la communauté.

En fait, même le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour la multitude.

Voilà le fondement de toute la discussion : c'est l'exemple de Jésus, son style de vie, que ses disciples sont appelés à reproduire de manière créative. C’est précisément parce que Jésus est venu au monde et s’est mis au service de ses frères et sœurs que nous sommes appelés à faire de même. Dans le corps du Christ dont nous nous nourrissons, il y a tout son amour, sa courbure pour laver les pieds de ses disciples, son attention envers les pauvres et ceux qui souffrent, sa recherche continue de ceux qui sont dans le besoin. C’est pourquoi nous nous nourrissons de Lui : pour vivre de Lui et comme Lui.

 

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