mercredi 6 mai 2026

UNE THÉOLOGIE INSPIRÉE PAR LA PENSÉE DE KARL POPPER EST-ELLE POSSIBLE ?

 



 


Paolo Cugini

 

L'épistémologie de Karl Popper, fondée sur le principe de falsifiabilité, est généralement considérée comme la frontière nette entre science et métaphysique. Pour Popper, une théorie n'est scientifique que si « elle peut être réfutée par l'expérience ». À première vue, la théologie – qui traite de vérités absolues et transcendantes – semblerait être l'antithèse de ce modèle. Cependant, appliquer Popper à la théologie ne signifie pas nécessairement la démolir, mais plutôt tenter d'en faire une discipline intellectuellement rigoureuse et ouverte à la révision. Voici à quoi pourrait ressembler une théologie poppérienne.

Au cœur de la pensée de Popper se trouve le rejet de l'inductivisme : quelles que soient les preuves accumulées en faveur d'une thèse, nous ne pouvons jamais être certains de sa vérité absolue.
En théologie, cette approche s'attaque au dogmatisme rigide. Une théologie poppérienne ne considérerait pas ses assertions comme des vérités immuables transmises d'en haut, mais comme des conjectures audacieuses sur le sens de l'existence. Le croyant ne serait pas celui qui détient la vérité, mais un chercheur qui propose une explication du monde, conscient de sa propre faillibilité humaine.

La question cruciale est la suivante : existe-t-il un événement susceptible de réfuter l'existence de Dieu ? Le philosophe Antony Flew, s'appuyant sur les travaux de Popper, a observé que les théologiens s'épuisent souvent à force de réserves : si un malheur survient, ils affirment que Dieu est mystérieux ; si un bonheur se produit, c'est grâce à Dieu. Si rien ne peut réfuter l'amour de Dieu, alors l'affirmation « Dieu nous aime » perd toute pertinence, puisqu'elle est compatible avec n'importe quelle situation.

Pour être poppérienne, la théologie doit relever le défi suivant : que faudrait-il pour que je cesse de croire ? Une foi qui refuse le risque de contradiction (le silence de Dieu, le mal absolu, l’absence de signes) risque de devenir une armure vide. De même que le scientifique n’observe pas la nature avec un regard neuf, le théologien ne lit pas les textes sacrés ni la réalité sans présuppositions. Affirmer que l’observation n’est pas neutre, c’est reconnaître qu’il n’y a pas d’interprétation de la Bible ou des dogmes sans une « pré-compréhension » (herméneutique). Chaque croyant interprète le divin à travers des prismes culturels, linguistiques et philosophiques spécifiques.

En théologie, la Vérité (souvent identifiée à Dieu) deviendrait un horizon à atteindre, plutôt qu'un objet possédé une fois pour toutes. La théologie ne serait plus un système de certitudes figées, mais une quête dynamique. À l'instar du scientifique de Popper, c'est l'aspiration à cette Vérité absolue qui donne sens à l'étude, même si la plénitude de la connaissance demeure métaphysiquement hors de portée humaine. L'aspect le plus radical concerne le processus d'approche de la vérité par l'élimination de l'erreur : il procède par la réfutation des images inadéquates de Dieu. La théologie progresse lorsqu'elle reconnaît qu'une interprétation passée était erronée ou limitée (pensons au dépassement de certaines visions théocratiques ou discriminatoires). Le dogme ne change pas la Vérité, mais corrige les faits précédemment mal interprétés, affinant la compréhension humaine dans un processus évolutif infini. De ce point de vue, la distinction entre données révélées (faits) et théologie (opinions) s'estompe. Tout fait religieux est déjà médiatisé par l'expérience humaine. Cela ne conduit pas au relativisme, mais à l'humilité épistémologique : nul ne peut prétendre au monopole de la vérité objective, puisque nous sommes tous plongés dans des conjectures qui doivent constamment être mises à l'épreuve par le dialogue et l'histoire.

Dans son ouvrage *La Société ouverte et ses ennemis*, Popper applique son épistémologie à la politique. Une théologie inspirée par lui serait une théologie ouverte. Les doctrines devraient être soumises à un débat public et rationnel, et non protégées par le carcan du « sacré ». De même que la science progresse grâce à la confrontation des différentes théories, la compréhension du divin gagnerait à la confrontation des différentes croyances et visions, perçues comme autant de tentatives alternatives pour répondre à la même question ultime.

Appliquer Popper à la théologie revient à la dépouiller de sa prétention à être une science exacte de l'esprit. Il en résulte une théologie de l'espérance et du risque, où la foi n'est pas un aboutissement dogmatique, mais une série de conjectures soumises à l'épreuve de l'expérience et de la souffrance humaines. En ce sens, le théologien poppérien est très semblable au scientifique : tous deux recherchent la vérité, conscients que chacune de leurs conclusions n'est qu'une proposition non encore réfutée dans le long cheminement de la connaissance.

 

UNE THÉOLOGIE INSPIRÉE PAR LA PENSÉE DE KARL POPPER EST-ELLE POSSIBLE ?

    Paolo Cugini   L'épistémologie de Karl Popper, fondée sur le principe de falsifiabilité, est généralement considérée comme la front...