Paolo Cugini
L'épistémologie de Karl Popper, fondée sur le principe de
falsifiabilité, est généralement considérée comme la frontière nette entre
science et métaphysique. Pour Popper, une théorie n'est scientifique que si «
elle peut être réfutée par l'expérience ». À première vue, la théologie – qui
traite de vérités absolues et transcendantes – semblerait être l'antithèse de
ce modèle. Cependant, appliquer Popper à la théologie ne signifie pas
nécessairement la démolir, mais plutôt tenter d'en faire une discipline intellectuellement
rigoureuse et ouverte à la révision. Voici à quoi pourrait ressembler une
théologie poppérienne.
Au cœur de la pensée de Popper se trouve le rejet de
l'inductivisme : quelles que soient les preuves accumulées en faveur d'une
thèse, nous ne pouvons jamais être certains de sa vérité absolue.
En théologie, cette approche s'attaque au dogmatisme rigide. Une théologie
poppérienne ne considérerait pas ses assertions comme des vérités immuables
transmises d'en haut, mais comme des conjectures audacieuses sur le sens de
l'existence. Le croyant ne serait pas celui qui détient la vérité, mais un
chercheur qui propose une explication du monde, conscient de sa propre
faillibilité humaine.
La question cruciale est la suivante : existe-t-il un
événement susceptible de réfuter l'existence de Dieu ? Le philosophe Antony
Flew, s'appuyant sur les travaux de Popper, a observé que les théologiens
s'épuisent souvent à force de réserves : si un malheur survient, ils affirment
que Dieu est mystérieux ; si un bonheur se produit, c'est grâce à Dieu. Si rien
ne peut réfuter l'amour de Dieu, alors l'affirmation « Dieu nous aime » perd
toute pertinence, puisqu'elle est compatible avec n'importe quelle situation.
Pour être poppérienne, la théologie doit relever le défi
suivant : que faudrait-il pour que je cesse de croire ? Une foi qui
refuse le risque de contradiction (le silence de Dieu, le mal absolu, l’absence
de signes) risque de devenir une armure vide. De même que le scientifique
n’observe pas la nature avec un regard neuf, le théologien ne lit pas les
textes sacrés ni la réalité sans présuppositions. Affirmer que l’observation
n’est pas neutre, c’est reconnaître qu’il n’y a pas d’interprétation de la
Bible ou des dogmes sans une « pré-compréhension » (herméneutique).
Chaque croyant interprète le divin à travers des prismes culturels,
linguistiques et philosophiques spécifiques.
En théologie, la Vérité (souvent identifiée à Dieu)
deviendrait un horizon à atteindre, plutôt qu'un objet possédé une fois pour
toutes. La théologie ne serait plus un système de certitudes figées, mais une
quête dynamique. À l'instar du scientifique de Popper, c'est l'aspiration à
cette Vérité absolue qui donne sens à l'étude, même si la plénitude de la
connaissance demeure métaphysiquement hors de portée humaine. L'aspect le plus
radical concerne le processus d'approche de la vérité par l'élimination de l'erreur :
il procède par la réfutation des images inadéquates de Dieu. La théologie
progresse lorsqu'elle reconnaît qu'une interprétation passée était erronée ou
limitée (pensons au dépassement de certaines visions théocratiques ou
discriminatoires). Le dogme ne change pas la Vérité, mais corrige les faits
précédemment mal interprétés, affinant la compréhension humaine dans un
processus évolutif infini. De ce point de vue, la distinction entre données
révélées (faits) et théologie (opinions) s'estompe. Tout fait religieux est
déjà médiatisé par l'expérience humaine. Cela ne conduit pas au relativisme,
mais à l'humilité épistémologique : nul ne peut prétendre au monopole de la
vérité objective, puisque nous sommes tous plongés dans des conjectures qui
doivent constamment être mises à l'épreuve par le dialogue et l'histoire.
Dans son ouvrage *La Société ouverte et ses ennemis*, Popper applique son épistémologie à la
politique. Une théologie inspirée par lui serait une théologie ouverte.
Les doctrines devraient être soumises à un débat public et rationnel, et non
protégées par le carcan du « sacré ». De même que la science progresse grâce à
la confrontation des différentes théories, la compréhension du divin gagnerait
à la confrontation des différentes croyances et visions, perçues comme autant
de tentatives alternatives pour répondre à la même question ultime.
Appliquer Popper à la théologie revient à la dépouiller
de sa prétention à être une science exacte de l'esprit. Il en résulte une
théologie de l'espérance et du risque, où la foi n'est pas un aboutissement
dogmatique, mais une série de conjectures soumises à l'épreuve de l'expérience
et de la souffrance humaines. En ce sens, le théologien poppérien est très
semblable au scientifique : tous deux recherchent la vérité, conscients
que chacune de leurs conclusions n'est qu'une proposition non encore réfutée
dans le long cheminement de la connaissance.