Paolo Cugini
L'herméneutique de la théologie des marges représente
l'un des courants les plus dynamiques de la réflexion contemporaine, déplaçant
le centre de la vérité théologique du centre (académique, eurocentrique,
institutionnel) vers la « périphérie », lieu de révélation. Son postulat
fondamental est que Dieu se révèle non par sa puissance, mais par sa
vulnérabilité. La marge n'est pas seulement un lieu d'exclusion, mais un espace
herméneutique privilégié. Gustavo Gutiérrez, considéré comme le père de la
théologie de la libération, a introduit l'idée que la théologie est un acte
secondaire. L'acte premier est la pratique de la solidarité avec les pauvres.
Pour Gutiérrez, la marge est le point de départ nécessaire à une lecture juste
des Écritures. Aux États-Unis, la théologie des marges a acquis des
connotations culturelles spécifiques, analysant la condition de ceux qui vivent
entre deux mondes. Dans son ouvrage majeur, *Galilee and the
Mexican-American Promise* , Elizondo réinterprète la figure de Jésus à
partir de son identité galiléenne, de son origine frontalière et de son
métissage. La marge devient ainsi le lieu de naissance du nouveau peuple de
Dieu.
Ada María Isasi-Díaz, fondatrice de la théologie
féminine, a souligné la triple marginalisation des femmes hispaniques (genre,
classe et appartenance ethnique). Son herméneutique s'appuie sur le
concept de « lo cotidiano » (vie quotidienne)
comme source théologique. Une évolution radicale de l'herméneutique des marges
implique une remise en question des normes sexuelles et sociales.
Marcella Althaus-Reid, avec sa Théologie indécente, a
remis en question les interprétations bourgeoises et conventionnelles du
christianisme. Elle propose une herméneutique qui s'appuie sur les expériences
des personnes marginalisées (travailleuses du sexe, personnes LGBTQ+), arguant
que Dieu se manifeste précisément là où la théologie officielle éprouve de la
honte. Le courant le plus récent concerne la « décolonisation » de la pensée et
de la foi. Kwok Pui-lan, théologienne asiatique, utilise l'herméneutique
postcoloniale pour analyser comment la Bible a été instrumentalisée au service
du pouvoir. Elle propose une lecture oblique, donnant la parole à celles et
ceux que les grands empires religieux ont réduits au silence. L'application de
cette herméneutique à des passages bibliques spécifiques transforme
radicalement la perception du texte, métamorphosant les récits d'asservissement
en histoires de libération et de résistance. La théologie mujerista (issue de
femmes hispaniques aux États-Unis) ne recherche pas de grands dogmes, mais la
présence de Dieu dans le quotidien. Le passage de référence est celui d'Agar
(Genèse 16 et 21). Traditionnellement, Agar est perçue comme l'esclave
problématique de Sarah. Ada María Isasi-Díaz et d'autres théologiennes féministes
interprètent Agar comme la véritable protagoniste : elle est la première
personne dans la Bible à nommer Dieu (« El-roi », « le Dieu qui
me voit »). La marge, ici, est la solitude du désert. Pour les femmes
marginalisées, Agar représente Dieu, qui n'est pas au palais d'Abraham (le
centre), mais qui rencontre la femme fuyant la violence dans le désert (la
périphérie). Le salut n'est pas une promesse abstraite, mais l'eau qui permet
de survivre un jour de plus.
La théologie queer n'inclut pas simplement les personnes
LGBTQ+, mais utilise le queering comme méthode pour
déstabiliser les interprétations figées et binaires. Le passage de référence
est Actes 8, 26-40. L'eunuque est une figure de frontière : étranger
(Éthiopien) mais pieux, il est sexuellement non conforme aux critères de l'époque
(exclu du temple selon le Deutéronome). Marcella Althaus-Reid et Patrick Cheng
interprètent cet épisode comme une rupture radicale des frontières. L'eunuque
demande : « Qu'est-ce qui m'empêche d'être
baptisé ? » La réponse de Philippe est l'élimination de la
barrière corporelle. Le corps queer, auparavant considéré comme imparfait ou
déficient, devient le lieu d'une nouvelle appartenance qui transcende la
biologie et les normes sociales. Dans les deux cas, la méthode suit les étapes
suivantes :
a. Suspicion
: Demandez-vous pourquoi l'interprétation classique ignore les corps ou les
souffrances de ceux qui sont marginalisés.
b. Identification
: Le lecteur marginalisé se reconnaît dans le personnage biblique exclu.
c. Affirmation
: La marge est déclarée lieu sacré de révélation, souvent plus authentique que
le « centre » religieux.
L'exploration de la figure de Jésus comme sujet marginal
et sa traduction dans la pratique liturgique constituent le cœur même des
théologies mujerista et queer, où le corps et l'expérience quotidienne
deviennent le centre du culte. Dans cette perspective, Jésus n'est pas une
abstraction dogmatique, mais un individu historiquement et socialement situé en
marge. Virgilio Elizondo réinterprète Jésus comme un métis culturel. Originaire
de Galilée, Jésus vivait dans une région frontalière, méprisé par le centre
religieux de Jérusalem. C'est cette marginalité géographique qui lui permet de
parler un langage d'inclusion universelle. Marcella Althaus-Reid propose un
Jésus qui brise les carcans de la bienséance bourgeoise et les normes
hétéropatriarcales. Jésus est celui qui touche l'impur, mange avec les pécheurs
et remet en question les lois de la famille nucléaire traditionnelle. Son corps
sur la croix est le corps marginalisé par excellence : nu, vulnérable et
anticonformiste. Ada María Isasi-Díaz souligne comment Jésus a constamment
validé l'autorité des femmes marginalisées (comme la Samaritaine ou la femme
atteinte d'hémorragie), faisant d'elles des partenaires à part entière dans sa
mission.
La liturgie n'est plus perçue comme une cérémonie rigide,
mais comme une action communautaire célébrant la résistance et la vie.
Liturgies de guérison et de relation : les théologies féministes et queer
ont développé des formes de culte participatives, ancrées dans une communauté
d'égaux. Ceci permet des gestes de solidarité, la bénédiction de couples non
traditionnels ou des rituels honorant les corps victimes de violence.
Pour la théologie mujerista, les actes simples du quotidien –
cuisiner, prendre soin des autres, résister à l'injustice – acquièrent une
valeur sacramentelle. La liturgie transcende l'Église pour sanctifier la lutte
pour la survie des peuples opprimés. Une liturgie queer célèbre un Dieu fluide
et insaisissable qui bouleverse les attentes religieuses. Les chants et les
prières ne servent pas à contrôler la morale, mais à libérer le désir et la
grâce divine des théologies totalitaires.
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